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sabato 27 ottobre 2007

Gaza cadenassée

Michel Bôle-Richard, envoyé spécial, Le Monde, 27.10.07. La population se retrouve prise en étau. D'un côté, les islamistes, qui ont pris le contrôle de toutes les institutions et abusent de leur nouveau pouvoir - ceux qui ne font pas acte d'allégeance aux nouveaux maîtres sont considérés comme des ennemis, "des collaborateurs de l'entité sioniste". De l'autre, les Israéliens, qui, après s'être retirés de la bande de Gaza, ont totalement cadenassé ce territoire, qu'ils considèrent comme un furoncle. "Dans quinze ans, nous serons 3 millions. C'est pourquoi ils nous étranglent, nous ruinent. Ils veulent nous faire partir. C'est leur objectif, fait remarquer Khalil Abou Shammala, représentant de l'Agence suisse pour le développement et la coopération. Mais la plupart d'entre nous sommes déjà des réfugiés venus d'Israël. Nous n'avons nulle part où aller." B'Tselem rappelle que, depuis le désengagement de l'été 2005, 2 800 roquettes sont tombées sur Israël, causant la mort de 4 personnes, et que les autorités ont répondu par "une force massive, tuant 668 Palestiniens, dont 359 totalement étrangers aux combats (du 1er septembre 2005 au 25 juillet 2007)".

Dans le paysage dévasté de la bande de Gaza, un nouvel élément a fait son apparition. D'énormes buttes de sable coupent partiellement les rues, obligeant les voitures à zigzaguer. Ces obstacles sont censés empêcher l'avancée des blindés israéliens en cas d'incursion profonde. Les Palestiniens mettraient alors des explosifs à l'intérieur de ces remparts qui font aujourd'hui partie du décor.

Depuis que les autorités israéliennes ont décrété la bande de Gaza "entité hostile", le 19 septembre, les Gazaouis s'attendent au pire. Ehoud Barak, le ministre de la défense, n'a pas caché qu'il envisageait sérieusement une intervention massive pour mettre au pas le Hamas, qui a pris le contrôle du territoire le 15 juin. Depuis, c'est la peur, peur de Tsahal, peur des islamistes, peur du lendemain.

Tout le monde attend sans savoir ce que l'avenir réserve à ce confetti rectangulaire de 360 km2 peuplé de 1,5 million d'habitants. Une des plus fortes densités au monde, 1,5 million de personnes qui depuis plus de quatre mois sont littéralement séquestrées dans ce réduit. Sauf pour quelques chanceux qui parviennent à obtenir des autorisations israéliennes, il est impossible de s'évader de Gaza.

L'unique point de passage vers l'Egypte, celui de Rafah, est fermé ; celui de Karni, vers Israël, réservé aux marchandises, est une zone désertée. Seuls les produits alimentaires de première nécessité rentrent à Shoufa et à Kerem Shalom. Un goutte-à-goutte qui permet à la population de survivre. C'est tout. Le blocus est pratiquement total. La communauté internationale avait mis en place des sanctions après la victoire du Hamas aux élections du 25 janvier 2006, pourtant jugées démocratiques. Aujourd'hui, Israël donne le dernier tour de vis, laissant juste un filet d'air pour ne pas asphyxier tout un peuple. Le ministère de la défense a décidé le 25 octobre de réduire ses livraisons de carburant et de limiter la fourniture d'électricité en représailles aux tirs de roquettes palestiniens.

Personne ne meurt de faim, mais les premiers signes de pénurie sont apparus. Les prix se sont envolés, multipliés par trois pour la farine, par cinq pour le ciment. Il y a de plus en plus de mendiants, de moins en moins de mariages. Rien ne sort, le peu qui rentre est soumis au bon vouloir des Israéliens. Le filtre ne laisse plus passer que les produits israéliens, les autres sont interdits. "La bande de Gaza n'est plus considérée comme une identité commerciale. On a été rayé de la liste. L'occupation était mauvaise, mais maintenant c'est pire. Nous sommes écrasés, et tout le monde s'en lave les mains", s'indigne Mazen Shaquoura, représentant de l'Agence suisse pour le développement et la coopération. Les agriculteurs ne pourront pas exporter leurs fraises et leurs fleurs coupées. Quelque 670 étudiants, inscrits dans les universités en Egypte ou ailleurs, n'ont pas pu sortir, selon une ONG israélienne, Gisha, qui a intenté un recours devant la Cour suprême. La construction s'est totalement arrêtée. Plus aucun matériau ne rentre. L'UNRWA, l'agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens, a interrompu tous ses travaux.

"Sur les 4 000 petites entreprises, il n'y en a pas plus de 400 qui fonctionnent ; et encore, à 60 % de leur capacité, constate Mohsen Abou Ramadan, directeur de l'Arab Center for Agricultural Development. Nous allons à la catastrophe, mais personne n'a l'air de s'inquiéter. C'est un siège ? C'est une punition collective ? C'est une violation de la convention de Genève, des accords d'Oslo et des droits de l'homme. Pourquoi n'y a-t-il aucune pression sur Israël ?" Ici, 70 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté (moins de 2 dollars par jour) et 43 % en dessous du seuil d'extrême pauvreté (moins de 1 dollar). "Il faut laisser les gens vivre avec dignité. Il ne faut pas les priver d'espoir, sinon le pire peut arriver", s'inquiète l'économiste Omar Shaban.

Mazen Al-Amassi est désespéré. Ce fabricant de meubles a licencié ses 150 ouvriers. Ses hangars sont pleins, mais il ne peut exporter. Un million de dollars de marchandises dorment dans ses entrepôts,bien emballées, prêtes à partir depuis quatre mois. Toutes les activités sont touchées. Même le secteur bancaire, depuis que deux banques israéliennes ont décidé de ne plus faire d'opérations avec la bande de Gaza. Début octobre, le Hamas a payé quelque 20 000 fonctionnaires en espèces. Les banques qui le faisaient auparavant risquaient de subir des pressions d'Israël, qui exige de ne pas servir le Mouvement de la résistance islamique de quelque manière que ce soit. Des rumeurs circulent sur un manque de liquidités imminent.

Plus aucun produit manufacturé, plus aucune pièce de rechange n'est importé. Chaque jour, 106 camions permettent à la population de ne pas sombrer dans une crise humanitaire. Avant le coup de force du Hamas, il y en avait en moyenne 238. Dans les hôpitaux, le matériel en panne ne peut être remplacé. Il est bloqué sur le port d'Ashdod. Le 4 octobre, le ministre de la santé, Bassem Naïm, a lancé un cri d'alarme face à "la pénurie aiguë de médicaments et d'équipements médicaux". "Les malades qui ont besoin d'être soignés en Israël ou à l'étranger ne peuvent plus sortir. Alors, ils meurent chez nous", déplore le docteur Fayez Al-Hinawi, à l'hôpital de Jabaliya. Le journal Maariv a publié le témoignage d'un malade qui n'a pu obtenir le permis d'entrer en Israël, car il refusait, en échange, de devenir un collaborateur du Shin Bet, les services de sécurité intérieure. Plusieurs autres cas de chantage de cette nature ont été évoqués.

La pression est maximale. "Les gens n'ont plus qu'une envie : partir, s'échapper. Si les frontières s'ouvraient, ce serait le raz de marée", estime Khalil Abou Shammala, de l'association de défense des droits de l'homme Al-Dameer. D'après un sondage, ils seraient 47 %, soit plus de 700 000 personnes, à vouloir fuir ce qui est devenu un enfer. La bande de Gaza s'enfonce dans la pauvreté et le chômage, et ses habitants sont pris au piège. "Nous sommes kidnappés et, pour survivre, on paye la nourriture aussi cher qu'à Tel-Aviv parce que les Israéliens en profitent. Nous sommes devenus un marché captif. Les Israéliens ne vendent que leurs produits. C'est du colonialisme moderne ! C'est pire que l'occupation !", s'exclame l'économiste Omar Shaban. Pour lui comme pour beaucoup d'autres, il est temps que la communauté internationale commence à ouvrir les yeux.

"Les Israéliens ont détruit la centrale électrique, l'aéroport, des ponts et le port, qui ont été financés par des Etats européens, et l'Union européenne continue de payer pour subvenir aux besoins élémentaires de la population. Quand les Européens comprendront-ils qu'ils ne font que cautionner les pratiques de l'Etat d'Israël, qu'ils financent l'occupation ?", fulmine Mazen Shakoura, de l'Agence suisse pour le développement et la coopération.

Pour l'organisation de défense des droits de l'homme B'Tselem, "les agences humanitaires et la communauté internationale doivent demander à Israël de prendre ses responsabilités". B'Tselem rappelle que, depuis le désengagement de l'été 2005, 2 800 roquettes sont tombées sur Israël, causant la mort de 4 personnes, et que les autorités ont répondu par "une force massive, tuant 668 Palestiniens, dont 359 totalement étrangers aux combats (du 1er septembre 2005 au 25 juillet 2007)".

Placés dans une logique de survie, les Gazaouis s'interrogent sur leur devenir. Coincés entre la pression d'Israël et les exigences des islamistes, oubliés par le gouvernement de Salam Fayyad à Ramallah, victimes de jeux politiques et diplomatiques qui les dépassent, les habitants ont perdu tout espoir. D'autant qu'ils subissent la mise au pas imposée par les islamistes. Selon l'organisation Al-Dameer, plus de 2 000 membres du Fatah ont été arrêtés depuis le 15 juin. "Il n'y a pas de justice, pas de respect des règles, pas de garantie des droits fondamentaux. C'est la loi de la jungle. Le Hamas fait ce qu'il veut", explique Khalil Abou Shammala, de l'association Al-Dameer. Les procédures d'interrogatoire sont plutôt musclées. Certains ressortent le crâne totalement rasé, en signe d'opprobre aux yeux du public, et après paiement, par la famille, d'une caution de 1 000 shekels (174 euros).

La population se retrouve prise en étau. D'un côté, les islamistes, qui ont pris le contrôle de toutes les institutions et abusent de leur nouveau pouvoir - ceux qui ne font pas acte d'allégeance aux nouveaux maîtres sont considérés comme des ennemis, "des collaborateurs de l'entité sioniste". De l'autre, les Israéliens, qui, après s'être retirés de la bande de Gaza, ont totalement cadenassé ce territoire, qu'ils considèrent comme un furoncle. "Dans quinze ans, nous serons 3 millions. C'est pourquoi ils nous étranglent, nous ruinent. Ils veulent nous faire partir. C'est leur objectif, fait remarquer Khalil Abou Shammala. Mais la plupart d'entre nous sommes déjà des réfugiés venus d'Israël. Nous n'avons nulle part où aller."


Michel Bôle-Richard, envoyé spécial
Article paru dans l'édition du 27.10.07

venerdì 19 ottobre 2007

The 41st kilometer. Israel has turned the Gaza Strip into a zoo

Amira Hass, Haaretz, 19.10.07. A zoo. This is one of the ways that Palestinians describe the conditions under which nearly 1.5 million of them have been living: in an area of some 360 square kilometers, closed in on three sides by sophisticated barbed-wire fences, concrete walls and military lookout towers, and to the west by Israeli navy ships that seal them off from the sea. Overhead, in the sky, unmanned aircraft and hot air balloons continually photograph whatever happens inside this closed cage, which has seven gates connecting it to the world, all of which are sealed off almost hermetically. During the past four months, Israel has permitted about 2,000 people to leave the Gaza Strip - a minority of them were ill; more than half were Fatah senior activists or loyalists who were fleeing from the Strip; and the rest were individuals holding dual citizenship or visas for prolonged stays abroad. For the sake of comparison: In 1999, 1,400 people a day went through the Rafah crossing point alone, in addition to the thousands who passed though the Erez crossing point, despite the permanent closure policy. Now, 1.5 million human beings are living with the knowledge that the length of their world is at most 41 kilometers long and 12 kilometers wide.

The comparison to a zoo was made by Dr. Mamdouh al Aker, a doctor who heads the Palestinian Independent Commission for Citizens' Rights. For another Gazan, a prominent businessman whose food plant is working at about 5 percent of its capacity, the situation is reminiscent of a hospital: Like patients, the inhabitants do not work, but they receive food. They do not work, because for four months Israel has prohibited not only the exit of any Gazan products to market, but also the entry of any raw materials or means of production. If the prices of goods continue to rise and the cash crisis worsens because of the severing of contact between banks in Israel and the banks in Gaza, the international aid organizations will soon increase the quantities of food that they donate, which today account for about 10 percent of the supplies that are brought in. Perhaps the day will come when they will drop food packages from helicopters.

The governments of Israel, the United States and Europe see the hermetic imprisonment of 1.5 million human beings and the final destruction of Gaza's economic infrastructure as a suitable answer to Hamas, at least until it falls. It appears that the Ramallah "government" agrees with them. Indeed, the head of the Gazan "government," Prime Minister Ismail Haniyeh, has hinted that the exclusive Hamas regime in Gaza is temporary. But, this temporary nature depends on the success of a dialogue between Hamas and Fatah, whereas Israel and the United States are forbidding Palestinian President Mahmoud Abbas from carrying on such a dialogue. And Abbas, in any case, is for the moment sticking to the approach that Hamas is a hostile entity.

As always, the students who are not being allowed to leave are a minority whose imprisonment reflects the extent of the destruction inflicted upon the Palestinian future. For years now Israel has been preventing Gazans from studying in the West Bank. As a consequence, those who want to undertake advanced studies at the university level must go abroad. Take, for example, 10 outstanding students who have received scholarships for master's and doctoral studies in Germany. Take another several hundred students who are already studying abroad and got stuck in the Gaza Strip over the summer, and others who registered for studies abroad this year. The essential future contribution by all of these students to their community is ensured. But if they do not leave the Gaza Strip today, right now, some of them will lose their scholarships, others the first semester of the school year and still others the entire year. Thousands of other young people have simply given up on their aspiration to study abroad because of the closed-gates policy. And when they do not receive the opportunity to get to know the world, the world according to Hamas and the religious horizons that it offers are the most persuasive.

Since 1991, Israel has been using the partial or total imprisonment of the Gazans in their cage, for longer or shorter periods, as a political strategy: Sometimes it is depicted as punishment, sometimes as a deterrent action and always as a preface to a political plan. Until not long ago, it seemed as though the terms of imprisonment could not be any worse. The past four months have proven that there is always "worse."